Le 25 décembre 1969, Seiko présente à Tokyo l'Astron 35SQ. Elle coûte 450 000 yens — le prix d'une Toyota Corolla — et dérive de cinq secondes par mois. Les meilleurs chronomètres mécaniques suisses, à la même époque, dérivent de cinq secondes par jour.

Personne à Genève ou à Bienne ne mesure alors ce qui vient de se passer.

L'ironie suisse

Le quartz n'est pas une invention japonaise. C'est le Centre électronique horloger de Neuchâtel, financé par vingt manufactures suisses, qui met au point le calibre Beta 1 en 1967 et le présente au concours de chronométrie de Neuchâtel la même année. Il pulvérise tous les records.

Mais l'industrie suisse ne l'industrialise pas. Les dirigeants considèrent le quartz comme une curiosité de laboratoire, une mode passagère qui ne remplacera jamais la mécanique. Ils ont derrière eux quatre siècles de savoir-faire et détiennent la moitié du marché mondial. Le raisonnement paraît solide.

Seiko et les électroniciens américains, eux, y voient un produit de masse.

L'effondrement

La mécanique du désastre est simple. Un mouvement à quartz coûte une fraction d'un mouvement mécanique à produire, se règle sans horloger, et fonctionne mieux. En quelques années, la montre cesse d'être un objet de précision pour devenir un composant électronique.

Les chiffres racontent la suite. En 1970, la Suisse produit 84 millions de montres et emploie 90 000 personnes dans l'horlogerie. En 1983, elle en produit 30 millions et emploie 30 000 personnes. Les deux tiers de l'industrie ont disparu en treize ans.

Des maisons centenaires ferment ou changent de mains. Les vallées horlogères du Jura se vident. Des ateliers entiers de spécialistes — guillocheurs, émailleurs, graveurs — cessent d'exister, et avec eux des savoir-faire qu'il faudra parfois réapprendre à partir de zéro.

Les banques prennent la main

En 1981, les deux plus grands groupes horlogers suisses, ASUAG et SSIH, sont techniquement en faillite. Leurs créanciers — l'Union de Banques Suisses et la Société de Banque Suisse — commandent un audit à un consultant germano-libanais peu connu du milieu, Nicolas Hayek.

Son rapport va à contre-courant des attentes. Les banques envisageaient de vendre les actifs aux Japonais. Hayek recommande de fusionner les deux groupes et de reconquérir le bas de gamme — le segment que la Suisse avait abandonné sans combattre.

La Swatch

Le projet naît d'une contrainte de coût. Ernst Thomke, Elmar Mock et Jacques Müller conçoivent une montre à quartz dont le boîtier sert de platine : les composants sont montés directement dedans, soudés par ultrasons. Le nombre de pièces tombe de 91 à 51. La montre ne peut pas être ouverte, donc pas réparée — ce qui était impensable dans la culture horlogère suisse.

Lancée en 1983 à 50 francs, la Swatch se vend à 2,5 millions d'exemplaires la première année, 10 millions en 1985. Elle rend l'industrie suisse à nouveau rentable sur le volume, ce qui finance la survie du haut de gamme.

Ce que la crise a changé

La mécanique ne revient qu'à la fin des années 1980, et pas comme instrument de mesure. Le quartz ayant définitivement gagné la bataille de la précision, la montre mécanique devient autre chose : un objet d'artisanat, de patrimoine, de statut. Un argument que le quartz ne peut pas contrer.

C'est aussi la crise qui explique pourquoi la Royal Oak de 1972 et la Nautilus de 1976 existent. Face à l'effondrement du marché, Audemars Piguet et Patek Philippe font le pari inverse de la logique industrielle : vendre de l'acier au prix de l'or, sur le design et le nom plutôt que sur la performance. Le pari a fondé une catégorie entière.

Aujourd'hui, la Suisse produit moins de trois pour cent des montres du monde en volume — et plus de la moitié en valeur.